Le pic de dispersion sectorielle du 25 février annonçait mars pour qui voulait l'entendre : les marchés se restructuraient bien avant que la crise iranienne ne mette le feu aux poudres. Pour l’heure, l'Europe absorbe sans trop reculer, tandis que les États-Unis sont devenus source d'instabilité autant que de volatilité. Duration courte, industriels souverains, patience sur le rapprochement Europe-Chine : les convictions structurelles ne manquent pas.
Un premier trimestre en deux temps
Le trimestre s'est finalement joué en deux temps que l'on a tendance à confondre. En anvier et février, les marchés européens se sont envolés, avec un STOXX 600 qui a gagné jusqu'à 7% dans le sillage de ReArm Europe et d'une politique monétaire de la BCE très lisible. Les marchés se restructuraient alors silencieusement, et la dispersion sectorielle a atteint un pic le 25 février, envoyant un signal à ceux qui voulaient le voir : derrière le calme apparent des indices benchmarks et le faible niveau du VIX, la situation était instable, de telles rotations ne s'effectuant jamais sans heurts. C'est en réalité la marque des phases de transition : la dispersion monte en premier, la volatilité agrégée suit.
Vint ensuite le doublement du VIX, passé de 15 à 30 en l’espace de quelques semaines le mois dernier. Le conflit en Iran et le choc énergétique qui l'accompagne ont été le déclencheur. La dimension géopolitique énergétique est appréciée de tous, avec tout ce qu'elle implique pour une Europe structurellement importatrice d'hydrocarbures libellés en dollars.
Le mouvement de l'EUR/USD raconte lui aussi une séquence en deux actes. En janvier-février, la monnaie unique a progressé jusqu'à dépasser 1,20, et dans le contexte du séisme géostratégique engendré par l'administration Trump , le marché a continué de remettre en cause la prime dollar. Et pour cause : un partenaire imprévisible, source d'instabilité structurelle, perd mécaniquement son statut de refuge.
Le choc iranien de mars a certes temporairement inversé ce mouvement, le dollar se raffermissant de 1,6 % sur l'ensemble du trimestre, mais il serait erroné d'y lire une tendance, la remise en cause du dollar comme valeur refuge de référence étant assurément durable. De son côté, l'or a chuté de 18% sur le choc (terminant tout de même en hausse de 4% sur le trimestre ) en raison d’une dimension devenue récemment plus spéculative.
Pour l'Europe, le choc iranien est stagflationniste en miniature. Christine Lagarde l'a dit explicitement le mois dernier : la BCE est entrée en mode surveillance, même si la politique monétaire ne peut rien contre un choc énergétique. Les marchés de taux ont enregistré ce changement de signal : ils ne pricent plus de baisses, mais commencent à pricer des hausses. Les taux de défaut et l'illiquidité du marché de la dette privée, contre lequel nous mettions en garde l'été dernier, contribuent à l'inversion de dynamique obligataire. C'est un retournement de cadre qui se soit désormais d'être intégré.
L'Europe fait de la résistance
Soulignons bien ce qu’il s’est passeé ce trimestre: pour la première fois depuis quinze ans, l'Europe n'a pas subi la correction américaine, mais l'a absorbée. L'énergie à +36 %, les utilities, les télécoms : le STOXX 600 a clôturé la période sur une baisse marginale, là où le S&P 500 perd 7 %. Cette divergence n'est pas tactique. ReArm Europe et ses 800 Mds€ créent une demande endogène sur plusieurs années. Le différentiel de valorisation — le STOXX 600 à 14 fois les bénéfices, le S&P 500 à 20 — ne peut plus être ignoré. La grande rotation géographique ne sera pas linéaire, mais ses fondements sont structurels.
Les industriels européens se repositionnent et leurs titres restent décotés. Par exemple, les annonces de Volkswagen, Renault, STMicroelectronics ou encore Airbus Group sur ses nouvelles capacités — drones militaires, missiles, puces embarquées dans les systèmes de défense — n'ont pas encore trouvé leur juste valorisation dans des cours traités par le marché comme ceux d'acteurs purement civils. Moyennant quoi, le conflit en Iran ne fait que renforcer la conviction qu’une revalorisation paraît justifiée.
La Chine, un partenaire prévisible que l’Europe devra regarder en face.
Il existe un paradoxe saisissant dans la situation actuelle. Depuis l'intronisation de Donald Trump début 2025, l'Europe sait que son partenaire commercial historique est devenu imprévisible. Pourtant, le rapprochement UE-Chine, qui s'impose comme une évidence géoéconomique, tarde à se formaliser.
Néanmoins, ce mouvement viendra, par pragmatisme, considérant que la Chine a besoin de marchés alternatifs à l'exportation et que l'Europe a quant à elle besoin de partenaires fiables pour les composants critiques que Washington ne peut plus fournir sans conditions (terres rares, batteries, composants EV, indispensables à la fois à ReArm Europe et à la transition énergétique).
La coopération sur les véhicules électriques, les semi-conducteurs et les réseaux énergétiques est le terrain le moins politiquement sensible pour amorcer ce rapprochement — avec, de façon plutôt cocasse, le nucléaire civil, après trois décennies de transfert de savoir-faire français vers l’Empire du Milieu.
Les implications boursières sont directes et les industriels européens dotés d'une empreinte manufacturière en Chine (Schneider Electric, Stellantis, Airbus Defence & Space) capturent cette optionnalité sans surpayer le scénario central. La décote que la géopolitique a infligée aux grands noms du luxe européen est la face consommateur de cette même thèse, réversible et disproportionnée par rapport aux fondamentaux.
Dans un marché où la géopolitique dicte le calendrier, l'investissement pertinent n'est pas celui qui anticipe la prochaine annonce. C'est celui qui possède des catalyseurs structurels dont la durée de vie dépasse la crise en cours — et qui est construit pour absorber ce que le marché n'a pas encore fini de pricer